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Féminicides : quand le Monde plonge dans l’horreur des crimes conjugaux

Ce week-end, le Monde a publié une grande enquête sur les crimes conjugaux. Ce travail d'une année met en lumière, pour la première fois, une analyse conséquente des mécanismes à l'œuvre dans les violences conjugales. Depuis le mouvement metoo, le Grenelle des violences faites aux femmes et grâce à la mobilisation des associations féministes, le terme de «féminicide» est désormais entré dans le discours politico-médiatico-judiciaire. Si le combat sémantique peut paraître annexe, il est pourtant essentiel, dans la mesure où il visibilise, même symboliquement, les rapports de domination en jeu dans ces crimes conjugaux. Car en effet, les chiffres le rappellent, dans la grande majorité des cas, l'auteur est un homme et la victime est une femme, tuée parce que femme.

Ce travail journalistique, fondé sur l'étude des 121 féminicides qui se sont déroulés en France en 2018, propose une analyse approfondie de la problématique. Si chaque histoire est unique, les fonctionnements s'inscrivent dans un schéma similaire, dévoilant les ressorts du système patriarcal.

A travers les différentes histoires, appariassent les mêmes mécanismes à l'œuvre dans les violences conjugales : le cycle des violences, l'emprise, la stratégie des agresseurs, l'impuissance de l'entourage, la méconnaissance du phénomène, le manque de formation et de moyens de la police et de la justice. Tous ces freins nous les connaissons bien dans les associations spécialisées. Nous les combattons au quotidien, avec cette angoisse de ne pas découvrir un matin que la femme que nous accompagnions a été abattue par son compagnon. Car il est rare qu'il n'y ait pas de signaux, même faibles, avant le passage à l'acte. Nous sommes formées, au CIDFF, pour évaluer le danger. Spécialisées dans l'accompagnement des victimes et dans la prise en charge des auteurs, nous savons, juristes et psychologues, que certaines situations sont particulièrement à risque, comme ce moment de la séparation, où la victime échappe à l'emprise de son bourreau. Comme l'ont très bien démontré les journalistes du Monde, il ne s'agit pas d'amour encore moins de crimes passionnels, mais bien de possession, de jalousie, de contrôle voire de paranoïa et de problème narcissique. Les violences conjugales sont le reflet de rapports de couples inégalitaires et de conjugalités pathologiques dans lesquelles la femme est considérée comme un objet, comme un outil au service des désirs de l'autre, voire même comme médicament pour les auteurs de violences. Dans la violence conjugale, la femme est réifiée. De sujet, elle devient objet. La violence permet à l'auteur de décharger ce qu'il ne peut élaborer au niveau symbolique, ce qui ne peut être formalisé en représentations intrapsychiques, ce qui ne peut se gérer intérieurement. La femme devient alors médicament car, réceptacle de cette décharge, elle provoque un soulagement temporaire à l'auteur. Cette dynamique peut vite générer une forme d'addiction. L'auteur ne se soigne pas. Il laisse à l'autre le soin de contenir son mal-être. Que cet objet de propriété puisse leur échapper est insupportable pour les conjoints violents, aussi bien au niveau psychologique que de la construction sociale, dans leur idée du couple, des rôles de chacun. Ce qui explique cette fin tragique, pensée comme un dernier voyage, uni jusqu'à l'éternité.

Ces féminicides ne résultent pas d'accident ou d'excès de folie (rares sont ceux qui sont jugés irresponsables) mais bien d'actes réfléchis, parfois prémédités. Les anglosaxons parlent « d'overkill » pour qualifier la particulière violence avec laquelle ces meurtres ont été commis (des centaines de coups de couteaux, incendie du corps, multiples blessures au visage…).

Et malgré l'extrême violence de ces crimes, dans les discours des conjoints, les faits sont systématiquement minimisés, les auteurs, déresponsabilisés. Ils semblent victimes d'amnésie quand ce ne sont pas eux les véritables victimes dans cette histoire. Cette inversion de la culpabilité est classique en matière de violences faites aux femmes, tout comme la banalisation de celles-ci. Si l'article nous rappelle qu'il n'y a pas de profil d'homme violent et que cela touche toutes les catégories socio-culturelles, il oublie de préciser que la très grande majorité des auteurs de violences ont grandi dans des contextes de violences, ce qui explique leur banalisation de celles-ci : maltraitance, violence dans le couple parental, violences à l'école ou dans le quartier, pays en guerre… Pour la plupart des hommes, la violence se définit par des coups physiques, du sang, des blessures. Les violences psychologiques et sexuelles, voire les gifles et les strangulations, ce ne sont pas des violences, mais des disputes « classiques ». D'où l'importance de déconstruire ce modèle traditionnel de virilité, qui valorise la force, la domination et la violence. D'où aussi l'importance de proposer aux auteurs des prises en charge adaptées, telles que les obligations de soin (réelles pas juste une signature par un.e infirmièr.e), de véritables stages de responsabilisation (de plus d'une journée), des centres d'hébergement avec suivi socio-éducatif (plus de la moitié des criminels n'avaient plus d'emploi).

La justice doit impérativement bénéficier de moyens pour éradiquer les violences conjugales. Si la France a su se doter d'un arsenal législatif assez protecteur, les moyens manquent cruellement pour que toutes ces lois soient réellement appliquées. Chacun des acteurs en charge de la lutte contre les violences conjugales (police, justice, médecins, CMP, associations, travailleurs sociaux...) doit pouvoir mener efficacement sa mission (personnel.les formé.es et en nombre suffisant) avec des budgets conséquents. Les expérimentations qui fonctionnent, comme toutes celles initiées par l'Observatoire départemental des violences faites aux femmes du 93 devraient être déclinées sur l'ensemble du territoire.

La violence conjugale est une problématique transversale. Elle demande a être traitée de manière sociétale en incluant toutes les disciplines cherchant à comprendre, soigner, accompagner les victimes et les auteurs. Elle nécessite la mise à disposition de moyens conséquents pour endiguer le nombre de victime ainsi que d'une prise de conscience politique de l'ampleur du phénomène, dans le but qu'enfin, les mentalités changent.

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